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LA PROHIBITION DE L’INCESTE. INTERDIT UNIVERSEL.
A l’aube de l’humanité, la sexualité prend une allure éthique et
très tôt il y a des choses qui se font et d’autres qui ne se font pas. On
analyse ici un autre de ces interdits universels : l’exogamie ou
l’interdiction de l’inceste.
Quelles sont les raisons apportées pour expliquer cet interdit à peu près
universel. Les exceptions sont très rares et sont perçues comme un privilège
des dieux (ou de ceux qui se pensent tels). Que l’interdit ait été violé,
personne n’en doute, mais il s’agit ici de la prescription morale qui
s’impose universellement même si elle est peut-être violée presque aussi
universellement mais laissons aux tribunaux leurs problèmes et aux moralistes
ou aux anthropologues les leurs.
Gus, j’offre à ta réflexion ici
QUATRE justifications qu’on apporte le
plus souvent pour expliquer comment l’humanité s’est imposé
cet interdit. C’est ce qu’on appelle l’EXOGAMIE :
l’obligation de s’accoupler en dehors du cercle immédiat de la famille. Selon
les cultures, cette famille peut être plus ou moins étendue au point
d’équivaloir à un village…
1) Pour certains, l’interdit reposerait sur une particularité de LA PULSION SEXUELLE. Le fait de vivre ensemble en permanence diminuerait l’attrait sexuel
entre les membres de la famille, entre frères et sœurs, entre parents et
enfants. L’origine de l’interdiction serait donc pour une bonne part
instinctive.
Il y a une part de vérité dans cette lassitude sexuelle, mais Dieu sait que
ce n’est souvent qu’un vernis (surtout si l’on pouvait comptabiliser les
violations). Bien des couples âgés connaissent pourtant cette lassitude (vite
du Viagra) et les Chinois parlent même de la « seventh
year itch », de la
démangeaison de la septième année de la vie d’un jeune couple.
Mais cette explication cependant semble faible pour expliquer un interdit
aussi catégorique et universel : si la répulsion ou l’absence d’attraction
était si instinctif, on s’explique mal, avance-t-on, l’interdit et la force
de la réprobation qui s’abat sur ceux qui osent le violer. Pourquoi vouloir
baliser si énergiquement un parcours qui irait de soi « instinctivement »?
Ceux qui sont dotés d’une sexualité polyvalente, qui évite en principe toute
forme de discrimination, trouveront cette argumentation un peu ridicule; ils
chercheront ailleurs une meilleure explication à cette loi de l’exogamie qui
est pour eux loin d’être un fait aussi instinctif.
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2) L’explication que l’on avance le plus souvent et
qui se comprend le mieux est LE DANGER BIOLOGIQUE que comportent les fécondations
entre consanguins. On s’interdirait les copulations entre consanguins pour la
bonne qualité de la race (déjà!), pour des raisons eugéniques, pour éviter
des tares héréditaires, pour assurer sa descendance, pour être plus forts que
ses ennemis, etc.
La biologie, les statistiques révèlent ces dangers mais ceux-ci seraient de
fait beaucoup moins fréquents qu’on ne le laisse croire. On se demande
comment les peuples primitifs aient pu prendre conscience de ces dangers
aléatoires alors que les scientifiques s’appuient sur des statistiques
élaborées pour en arriver à affirmer certains dangers de la consanguinité. Ce
serait d’autant plus étonnant quand certains primitifs avaient, parfois, une
compréhension fort obscure du rôle du père. La copulation n’avait pas
l’évidence acquise plus tard : ce qu’on nomme la semence était perçu de fait
dans certaines cultures comme une nourriture, comme du petit lait, pour
l’embryon (d’où la tétée quotidienne!) et la conception de l’enfant était due
à une pratique ou à un rituel magique quelconque.
Cette conception qui nous semble si étrange, même invraisemblable, pouvait
avoir comme origine une intuition plus radicale et non sans mérite: comment
l’individu absolument impuissant sur sa propre vie, incapable de garantir
qu’il vivra dans l’heure qui suit, pourrait-il donner une vie autre que la
sienne sur laquelle il est déjà totalement impuissant et absolument ignorant
du mode d’opération.
Il est vrai que dans certaines cultures on attribue les monstruosités à la
naissance à des accouplement incestueux, à un viol de l’interdit mais la
science moderne est beaucoup plus prudente dans ses affirmations et les «
erreurs de la nature » peuvent avoir bien d’autres causes que la
consanguinité.
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3. D’autres voient dans l’interdiction de l’inceste
L’ACTE FONDATEUR DE LA SOCIÉTÉ et la nécessaire ouverture de la
famille aux autres familles. L’ÉCHANGE, le troc, le
commerce sont pratiquement à l’origine même de la société. Plus
fondamentalement, pour pratiquer cette ouverture hors du cercle étroit de la
famille il faut ne pas garder pour soi mais échanger le bien sexuel le plus
précieux que l’on possède, son fils ou sa fille. Cet échange marque la sortie
en principe du cercle clos de la famille et fonde ainsi radicalement la
société, une totalité de familles liées ensemble par un type de rapports
différents et non une famille qui s’amplifierait constamment de l’intérieur
un peu comme des poupées russes qui s’emboîtent les unes dans les autres. ..
Le père ne peut garder sa fille pour lui mais se doit de l’offrir EN ÉCHANGE
à l’étranger. La grande famille de la société origine ainsi obligatoirement
dans l’éclatement ou l’ouverture des petites familles particulières. Une
famille qui s’élargirait seulement « par en dedans » équivaudrait à un refus
de la société qui pourtant est indispensable à de multiples égards.
Tout ceci peut être beau et raisonnable mais définir l’homme comme
prioritairement un « animal échangeur » est-il la donnée première qui permet
de comprendre l’humanité dans un de ses comportements essentiels?
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4) Après la psychologie, la biologie et la
sociologie, est-ce que LA
RÉFLEXION ÉTHIQUE ne pourrait pas apporter un peu de lumière
pour comprendre cette pratique vieille comme l’humanité? Voici, mon cher Gus
: on peut penser qu’une réflexion plus ou moins consciente, qu’une lumière
vacillante s’est raffermie progressivement, qu’un jugement de valeur s’est
imposé lentement, progressivement, avec plus ou moins de force pour générer
cet interdit universel....
Quel jugement de valeur? Un bien grand mot si l’on pense aux origines très
lointaines de l’interdit de l’inceste. Cependant on peut penser que la
perception que la famille immédiate, les rapports père et mère, les rapports
de frères et sœurs, les rapports parents enfants, tous ces rapports de
dépendances mutuelles furent vécus et pensés comme étant « quelque chose de
bien, de bon, de valable», comme des valeurs qui se doivent « d’être
défendues et maintenues», comme quelque chose de presque aussi important que
sa propre vie.
Et l’inceste dans tout ça ? L’inceste est une pratique qui détruit la famille
de l’intérieur par la création d’une autre famille, rivale, destructrice de
la première. Vais-je tromper papa en copulant avec maman, et papa va-t-il
tromper maman en sautant ma soeur? La famille ou les familles s’emboîteraient
alors comme des poupées russes, a-t-on dit, à l’exception que les poupées
intérieures, ces sous-systèmes, sont bien vivantes. Tous les liens élaborés,
tous les rôles, dans la première famille, qui en droit, sinon en fait, du
moins apparaissent des réalités positives, se trouvent rompus, menacés,
pervertis. Tous les rapports d’affection normaux dégénèrent en rapports de
rivalité, de trahison, de rejet, de jalousie. On assiste à une régression
sociale de la famille et sa dynamique propre se trouve perturbée sinon
anéantie.
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Gus, si tu te sens gêné par ces prescriptions, prends patience. Des
experts en décontamination de tabous sont déjà à l’oeuvre et
s’apprêtent à se prévaloir de la
Chartre des droits et libertés pour revendiquer, au nom de
la liberté, de l’égalité et du droit des enfants, le droit au mariage entre
maman et fiston, papa et fistonne, entre fiston et fistonne,
ou autres compétences transversales et, ça va de soi, le droit de divorce
avec compensation gouvernementale pour toute la gamme des nouveaux papas et
mamans. Tu ne seras sans doute pas trop vieux pour pouvoir te prévaloir de
ces nouveaux droits.
Et si jamais tu as des enfants, tu sauras peut-être enfin à quoi ça sert des
enfants et en quoi cet investissement, à ta grande surprise, est rentable …
malgré l’augmentation des frais de garde.
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Le point de vue d’un
psychanalyste.
« Ce qui est
publiquement prôné, c'est l'affranchissement des restrictions imposées au
plaisir. Certes, nous maintenons des interdits, par exemple celui de l'inceste
ou de la pédophilie, mais il semble que ces interdits servent plus à
entretenir le goût des perversions qu'à être strictement appliqués. Nous
sommes dans une situation totalement inédite. »
Charles Melman « L'homme sans gravité»,
Pourquoi sommes-nous tous devenus fous ? Le point…
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« Aujourd’hui on a tort de ne plus croire aux tabous, des gens
meurent tous les jours de les ignorer ou ils en deviennent fous; un jour on
permettra aux hommes d’épouser leurs filles sous prétexte que l’amour est
aveugle et ce jour-là la
Terre explosera. »
Nelly Arcan, Folle
, p.182
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SUITE :
SEXUALITÉ HUMAINE :
LA PUDEUR
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