CHRONIQUE parue dans PLANETE.QC.CA

Pourquoi et comment devient-on terroriste?

VIOLENCE 12. La psychanalyse du bon terroriste.

L’art de faire sauter ou (et) de se faire sauter.

 

Mon cher Gus, tu dois toujours être étonné quand tu vois des gens, parfois de ton age,  se livrer aux attentats-suicides. Je devine que tu te morfonds de remords de n’avoir même pas penser à t’attacher un quelconque pétard dans le dos pour faire avancer les causes qui te sont chères, la malbouffe et la défense de la chouette mouchetée.

 

Ce sont souvent des jeunes. On dit qu’ils sont facilement influençables, qu’ils aiment bien leurs parents et qu’ils sont heureux de leur faire cadeau par   leur attentat-suicide d’une belle prime de 25,000 $ versée autrefois par un généreux bienfaiteur  que l’on cherche désespéramment  maintenant sous les décombres de l’Irak et dont la tête vaut 25 millions $, soit mille fois plus que la prime versée pour les kamikazes. C’est l’inflation devenue folle.

 

Remarque, Gus, que le gouvernement japonais n’aime pas que l’on emploie le mot “kamikaze” dans les circonstances. Il y a en effet des différences fondamentales: le kamikaze se sacrifiait pour la patrie  en temps de guerre officielle ou officieuse, il n’attaquait que des cibles militaires et n’attaquait pas enfants, femmes, populations au hasard simplement pour terroriser et le suicide du kamikaze était le sacrifice d’un soldat pour son pays et non d’un adolescent ou encore, comme on a vu, d’un enfant trop facilement endoctriné ou le premier terrorisé.

 

Connaissant les effervescences des adolescents boutonneux, on a pensé qu’ils  montraient un  empressement hors du commun pour aller à la rencontre des 72 vierges qui sont promises, à visage découvert,  aux « martyrs » dans le ciel d’Allah. On  comprend que pour certains c’est plus excitant, dans tous les sens du terme,  que d’être assis à la droite du Père, surtout si on est gauchiste ou simplement gaucher. (Bof reviendra sur ces fameuses Houris la semaine prochaine.)

 

Cependant on est un peu confondu quand l’attentat suicide de ce dernier mois est commis par un professeur d’université,  père de deux enfants, heureusement marié semble-t-il, dont l’épouse est enceinte d’un troisième.

Au moins la tentative  fut efficace  et se révéla un franc  succès, peut-on présumer, selon le point de vue du « martyr » : 20 morts, cents blessés, un autobus plein de dévots qui revenaient de faire … leur dévotion, des milliers de gens qui y penseront à deux fois avant de monter dans un autobus.  Et tout ça par  un seul suicide : du cent pour un,  un investissement particulièrement rentable idéologiquement.  Dieu, Allah ou Jéhovah aura sans doute de la difficulté à reconnaître les siens quand tout ce beau monde se présentera ensemble au portillon du paradis.

 

Et que dire quand le martyr est « une martyre »?

 

Pour comprendre ces attentats-suicides, des spécialistes ont tenté d’élucider ce terrorisme peu banal  pour éclairer  ce que les uns appelleront un sacrifice  exemplaire, d’autres un geste de folie désespéré ou encore des cas de manipulations éhontées par des idéologues bien en sécurité derrière les barricades de l’action.

 

Le terroriste qui s’est inscrit à un cours de pilotage en excluant l’envol et l’atterrissage n’était peut-être pas (surtout en le disant) une lumière cinq cents watts. Cependant il n’en est pas ainsi du chef de l’expédition Mohamed Atta, fils d’un avocat égyptien. Il commence par étudier l’architecture au Caire avant de partir en Allemagne poursuivre des études de planification urbaine. Il passera onze ans à l’Université de Hambourg, il parle couramment trois langues. Musulman pratiquant, il fait sa prière cinq fois par jour, peu importe l’endroit où il se trouve. Étudiant brillant, même exceptionnel : lorsqu’il soutint sa thèse, il obtient la plus haute note jamais attribuée dans cette matière. Tous les enseignants vanteront son intelligence supérieure associée à une rare intolérance : il accepte les félicitations du jury, mais refuse ostensiblement de serrer la main des professeurs féminins.

 

 

Très brièvement, Mon cher Gus, je te résume ici quelques études parues sur le sujet. Les deux  explications suivantes empruntent largement à un récent numéro du COURRIER INTERNATIONAL.

 

Certains, versés dans la psychanalyse, chercheront, on le comprend,  dans les profondeurs de l’inconscient et dans les expériences enfantines ou familiales  les causes premières  de ces comportements tout à fait exceptionnels. Ce sont des cas de pathologie. La structure de leur personnalité et leur moi profond ont  été affectés tôt par des troubles et des traumatismes.  Plus spécifiquement, dans la même ligne, certains précisent que cette pathologie reflèterait des sentiments inconscients d’hostilité envers les parents, (« maudit Œdipe, va ! ») particulièrement si le futur adulte avait  été maltraité durant l’enfance ou brimé à l’adolescence.

 

L’auteur d’un attentat-suicide aurait, semble-t-il,  une conscience claire des RAISONS  qui lui permettent de rationaliser, de justifier  son action et ses projets; par contre ce qui agit véritablement comme  CAUSE ou comme élément moteur de son geste relèverait de l’inconscient et s’apparenterait à la  psychopathologie de l’assassin  car, parait-il, les terroristes auraient, comme ces derniers,  «un besoin pathologique de poursuivre des fins absolues ». Étant donné la faiblesse de leur EGO, ils auraient  peur de faire face aux difficultés de l’existence normale. S’associant à d’autres individus souffrant des mêmes pathologies, cultivant  les mêmes haines,  ils s’identifient à l’agresseur et leur geste brutal  se trouve justifié, sert à  sauver leur Ego et leur permet de passer pour « quelqu’un », pour héros qui sera vénéré comme martyr. Leur photo placardera les murs de leur patelin oppressé.

 

Phénomène peu encourageant selon cette théorie : ce rebelle est mu par une hostilité inconsciente envers  toute forme d’autorité. Sa révolte est telle qu’il trouvera une nouvelle raison de se révolter une fois  qu’il aura atteint les objectifs de sa présente révolte. De  toute façon, la satisfaction de ses besoins psychologiques l’emporte sur le désir d’améliorer la situation du peuple.

 

Les sociologues interprèteront différemment l’attitude du terroriste. Loin d’y voir le fruit d’une névrose ou  de blessures graves du psychisme dans l’enfance, le terrorisme est plutôt le fruit de conditionnements sociaux par le biais d’une violence politique motivée. Le terroriste serait psychologiquement normal. Cependant l’environnement social peut être extrêmement traumatisant  et certaines réactions peuvent être fort compréhensives. Le comportement du terroriste ne serait pas différent du comportement de celui du soldat traditionnel (du moins de celui qui sait pourquoi il se bat). Les buts sont souvent les mêmes;  la manière  de les atteindre cependant est fort  différente et répond à l’insuffisance des moyens courants pour atteindre  le but.

 

Évidemment des situations politiques peuvent être insoutenables. Les modèles culturels et  les héros  chantés par le peuple et l’élite servent également de stimulant pour l’individu en mal d’héroïsme et qui  s’identifie à sa collectivité au point d’en perdre pratiquement son individualité. Mourir pour la patrie est un thème presque universel, disons plutôt RISQUER sa vie pour la patrie. Le kamikaze va au-delà du risque et assume sa propre mort. Il ne sera pas témoin des acclamations, des jets de fleurs  qui attendent  les survivants des guerres traditionnelles,  juste une photo en noir et blanc portée à bout de bras ou accrochée à un restant de mur.

 

Étant donné la gravité (réelle ou imaginaire) des injustices subies (domination, destructions, infériorisation, ressentiment, retards historiques),  toute violence est alors moralement justifiée si elle porte sur l’ennemi. L’influence du groupe, la chaleur communicative des groupes minoritaires, particulièrement si le leader jouit d’un certain charisme, renforcent  constamment la conviction  des jeunes gens qui ont rencontré des problèmes personnels. L’encadrement devient sécurisant et chaque acte commis par un membre intensifie les convictions et devient un stimulant pour les actes ultérieurs.

Plus l’action est violente, difficile et destructrice (« à chacun son Hymalaya »), plus elle permet de se faire valoir au sein du groupe, (même si ce n’était que dans leur souvenir). Les victimes non immédiatement impliquées dans les conflits seront considérées comme des dommages collatéraux comme dans les bonnes guerres officielles. La stratégie est manifestement différente en raison des moyens, c’est une guerre de pauvres. A défaut de fusée, on utilise la peur comme instrument pour défendre ou faire avancer la cause que l’on croit légitime.  À défaut de peser bravement et courageusement sur un bouton pour faire partir une fusée, on sacrifie sa vie.

Bof, se permet d’emprunter ici un paragraphe à un article du Guardian ou on interroge un authentique  terroriste (algérien) réfugié à Londres…  On peut comprendre mieux comment parfois la rage peut être  un moteur qui amène à tout détruire autour de soi

« En 1991-1992, lorsque le gouvernement a annulé les élections après la victoire annoncée du front islamique du salut (fis), nous sommes tous descendus dans la rue. Ces manifestations se sont soldées par des arrestations et des exécutions de masse. Pendant plus d’un an, le régime a repris à son compte les tortures de l’armée française - le chalumeau, la perceuse, les ongles arrachés, le chiffon imprégné d’eau des chiottes, les décharges électriques sur les parties génitales - et y a même apporté ses petits raffinements en violant les mères des suspects, en obligeant les prisonniers à se livrer à des actes de bestialité et en les poussant ainsi au suicide. Chaque passage à tabac était un pas de plus vers la ligne qui sépare un musulman radical d’un terroriste ».

QU’ARRIVE-T-IL DE CEUX QUI COMME VOUS ONT CHOISI DE S’EXILER ?

« Dans notre exil, deux piliers nous soutiennent : le sentiment de fraternité avec d’autres algériens et la pratique de notre religion. Sans ces soutiens, nous nous laisserions mourir comme un poisson hors de l’eau. Pour les préserver, nous serions prêts à sacrifier n’importe quoi. Sur ce terreau, les représentants d’Al Qaida savent convaincre un musulman que le djihad qu’ils prônent n’est pas une agression, mais une défense des musulmans persécutés dans le monde entier. on ne lui laisse pas le temps d’être sélectif : son choix, c’est tout ou rien - soit pour l’occident froid, égoïste et athée, soit pour l’islam avec son esprit, sa passion et sa flamme. La solidarité et l’obéissance se confondent. Le rebelle réprimé devient alors un membre d’al Qaida étroitement contrôlé. »

SALUTATIONS MON CHER GUS.

 

 

 

En attendant la protection du bouclier spatial, la plus grande puissance du monde est obligée de s’en remettre à des armes de pauvres.

 

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2. Quatre positions courantes quant à l’origine de l’agressivité et de la violence.

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